Raphaël Imbert

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I Wake Up This Morning



le 9 novembre 2016 



 

I Wake Up This Morning

« I wake up this morning »

« Je me suis réveillé ce matin »

La plupart des blues et des chants populaires américains commencent ainsi.
« Je me suis réveillé ce matin »

Dans l’Amérique rurale et populaire du siècle dernier, se réveiller chaque matin, vivant, relève du miracle.

Dans l’Amérique d’Obama et du Black Lives Mater, cela conserve toute sa pertinence.

Dans l’Amérique qui se prépare à Trump, cela risque d’être plus que jamais d’actualité…

Je me suis réveillé ce matin, heureux et rempli d’espoir, pourtant.

Une belle énergie avait émergé de notre concert à Grenoble la veille, avec le Brotherhood Heritage et les trente musiciens amateurs de Micromegas, dans l’esprit de la musique de Chris McGregor, un cri de révolte contre l’apartheid sud-africain.

Cela peut paraître puéril et anecdotique.

Mais si vous ne pensez pas un tant soit peu que la musique sert à garder et nourrir l’espoir, il est inutile d’en faire.

Après tout, c’est ce que nous démontre un peuple qui a fait naitre le blues, le jazz, le rock, le gospel, le folk, le bluegrass dans un contexte d’esclavage, de répression et de ségrégation.

La musique et l’art sont des réponses, des buts, des raisons d’espérer.

Mais je me suis réveillé aussi ce matin avec un espoir brisé.

Le choix d’un peuple est souverain, après tout. Mais tout de même…

Pour autant, sommes-nous surpris d’un tel résultat ?
Je me suis réveillé désespéré au final, mais aucunement surpris.

Ne commençons-nous pas à être habitué à ces réveils difficiles et multiples ?
Referendum pour le Traité de Maastricht (c’était quand, déjà ?), Brexit, élections régionales, 21 avril, referendum suisse, etc.

Elles sont innombrables dans le monde occidental ces situations ubuesques où l’on fait mine de s’étonner du résultat provoqué par un populisme que nous avons nous même fait naitre ; où l’élite d’une société qui n’a jamais été aussi technocratique et bureaucratique dans l’histoire de l’humanité s’interroge sur sa déconnexion et son incompréhension du peuple.

On s’offusque du choix du peuple que l’on méprise à longueur de temps.
On accuse d’ignorance des gens qui ne peuvent plus se sentir concerné par un système qui est censé les représenter.

Et l’on se réveille encore un matin en faisant croire que l’on ne comprend pas.
On donne au peuple du pain et des jeux, fier de notre propre distinction culturelle, et l’on pousse des cris d’orfraie quand un personnage de téléréalité milliardaire remporte la mise à force d’outrecuidances qui n’ont même pas le poids d’un programme ou d’un projet d’avenir.

Nous nous étonnons de ce que nous avons créé, autant de pathétique docteur Frankenstein que nous sommes, accusant le monstre que nous avons modelé patiemment.

Et ici de dire que, décidemment, l’Amérique est un pays d’immatures incultes.
Parce que nous avons des leçons à donner en la matière ? N’avons nous pas eu déjà quelques occasions de nous effrayer d’élections et de prises de paroles beaucoup locales que l’élection américaine ?

Et que croyez-vous qu’il va se passer l’année prochaine en France ? Franchement ?

Je me réveille ce matin avec la même peur qu’à chaque fois.

Elle commence à être présente, prégnante, cette peur.

La peur que le populisme devienne la voix du peuple, au détriment du populaire.

Cette peur qu’inexorablement nous oublions le sens de ce mot, populaire.
Le populaire n’est pas ce qui est apprécié et écouté par la majorité, au risque que quelques uns décident à sa place de ce qui est audible et bon pour lui.
En musique, ce flou sémantique a des conséquences terribles. On définit désormais comme populaire ce qui se vend et ce qui est prescrit par l’industrie culturelle de masse. Dire que Maitre Gims ou Lady Gaga sont les représentants de la « musique populaire » relève selon moi d’un non-sens très préjudiciable. Ils sont les représentants du marché, sans que cela soit d’ailleurs un gage esthétique, dans un sens comme un autre. Il se fait de très bonnes choses en la matière, et les différents domaines du savant, du marché et du populaire ont souvent une porosité fertile. Bob Dylan qui reçoit le prix Nobel en est un exemple récent très significatif !

En politique, dire que Donald Trump est « populaire » relève du même hold-up sémantique, qui rend au final son élection possible et finalement attendu. Son élection en elle même est aussi effrayante que les raisons qui lui ont ouvert la voie. Car, ne nous trompons pas, Trump est un chef-d’œuvre de populisme tout en étant, et sans doute maintenant plus que jamais, le président américain le plus impopulaire de l’histoire. Tout est affaire de représentativité du peuple, et donc, paradoxalement, de …. démocratie !

Le populaire est ce qui est émane du peuple.

Et le peuple, c’est nous, tous, sans distinction d’origine, de classe, de culture.
C’est l’ouvrier au chômage et le patron du CAC 40, c’est le politologue expert et le fermier de la Drôme, c’est l’immigré qui rêve d’espoir et le fonctionnaire averti.

C’est le chant des petites gens et l’imaginaire créatif de l’artiste solitaire, c’est les propos du café du coin et l’éditorial du Monde, c’est un bungalow dans un camping de province et le monument historique qui appartient à tous.
Et si le peuple laisse au final sa propre représentation à d’autres peu scrupuleux quant à sa liberté et ses droits, il arrive ce qui arrive désormais régulièrement, pas seulement un soir de novembre à New-York.

La victoire de Trump est d’abord la défaite de cette représentation. Et dire que normalement, ce devait être un ticket Bush-Clinton ! L’éternelle litanie des dynasties qui se sont tracés des destins hors de l’avis du peuple. La défaite de Clinton est celle d’un système, celle qui nous jette tous dans les bras du populisme. L’homme d’affaire multi-millionaire peut donc se définir comme un anti-système au point de remporter l’élection, ce qui doit nous alerter sur ce qui se prépare en France l’année prochaine.

J’ai même un avis très personnel sur la question des candidats. Quel que soit ce que l’on pense de Bernie Sanders, s’il avait été choisi à la place de Clinton, il aurait sans aucun doute bénéficié, à défaut de la victoire, d’un véritable élan populaire contre le raz de marée populiste. En tout cas, sans aucune comparaison avec l’échec populaire qu’a été la candidature d’Hilary Clinton, beaucoup plus liée à son statut qu’à son genre, je pense. La clarté politique, la rigueur du propos et l’éthique ont paradoxalement un avenir tout tracé. Qu’on se le dise, aussi, pour notre propre avenir, et pour notre espoir.
Car si nous nous sommes réveillés ce matin avec ce désespoir chevillé au corps, il faut désormais se réveiller ensemble.

Dire, avec Martin Luther King, comme nous le rappelait Cornell West ce matin : « We must accept finite disappointment, but never lose infinite hope. »

Les USA, ce n’est pas ce pays lointain et étrange, c’est notre miroir, c’est ce qui peut nous arriver demain, c’est ce qui arrive déjà. Les USA, c’est le KKK, la violence, l’impérialisme, la litanie des bigots armés et des multinationales avides. C’est aussi Docteur King, Coltrane, Faulkner, Johnny Cash, Charles Ives, Prince, Muddy Waters, toutes ses manifestations d’un génie populaire qui est celui de tous.

A notre tour, regardons ce matin ce miroir et assumons la force de ce que notre propre culture porte de populaire, au sens complet du terme. L’égalité, la fraternité, la liberté sont et restent des valeurs populaires ! Réveillons-nous et assumons notre devoir, celui de notre responsabilité, de notre clarté politique, de notre tolérance, de notre intégrité, de notre implication.

Car il y a toujours des raisons d’espérer. L’année a été rude, nous pansons encore les plaies des attaques de novembre et des déchirures d’une société divisée. Mais nous avançons pourtant vers l’égalité, le mariage pour tous a été acquis difficilement mais surement, nos enfants ont accès à plus de cultures différentes et d’ouverture au monde que jamais. Il s’agit non plus seulement de défendre nos droits et nos valeurs, mais assumer d’aller encore plus loin, et de ne laisser personne en décider à notre place.

Et en l’occurrence l’espoir ne suffit pas, il faut réagir. A chacun de se réveiller comme il l’entend, mais réveillons nous.

A l’aéroport de Lyon ce matin, j’ai vécu un épisode succinct et anecdotique mais qui me semble significatif.

Je commande, encore choqué de mon réveil, un Chai-Latte et on me demande si je veux du lait de riz ou du lait de vache.

Je suis au comble de la gentrification bobo qui n’assume plus les matières premières vitales, et constate immédiatement que j’en fais partie en affirmant tout de suite : « lait de riz, s’il vous plait ». Le populaire est loin, il est là aussi, pourtant.

Panique à bord, je comprends aux circonvolutions des deux serveuses derrière le comptoir qu’il n’y a plus de lait de riz, et que cela leur semble être le comble de la catastrophe. Je les rassure « le lait de vache m’ira très bien » même si je vois à leur regard que je représente un drôle de spécimen, celui qui veut du lait de riz mais n’est pas allergique aux produits laitiers. Ambivalent jusqu’au bout, je reste….

L’une des serveuses confesse : « aujourd’hui, tout peut arriver »

L’autre : « c’est sûr ! Regarde aux USA…. »

J’avoue être surpris par la comparaison entre l’élection de Trump et l’absence de lait de riz. Mais j’écoute attentivement.

« Oui, c’est dur. C’est peut être la guerre en perspective… »

« Non, On n’en est pas là. Le plus important, ce qu’il ne nous arrive pas la même chose chez nous. Faut rester vigilant »

J’avoue être surpris et rassuré par la teneur du propos. Tout n’est pas perdu, donc ! Jusqu’à ce que tout s’écroule lorsque l’autre ajoute « Mouai, mais c’est pas nous qui décidons. Tu crois quoi ? » Et d’associer le geste et la parole en utilisant un signe malheureusement inventé par un humouriste douteux qui doit sa « popularité » à ses pseudo-provocations antisémites et sa grande connaissance de la viralité de l’outrecuidance sur les réseaux sociaux et nouveaux médias.

Voilà. Nous entrons dans le règne de l’outrecuidance comme celui de la conscience, celui du complot permanent comme celui de la responsabilité. A nous de choisir.

Mais je me suis réveillé aussi heureux ce matin en sachant que ce soir j’allais retrouver mon ami Big Ron Hunter.

Ce bluesman heureux de Caroline du Nord. Celui qui chante le blues. Ce représentant du peuple qui chante la musique de son peuple. Populaire, lui.
Cette même Caroline qui a donné pourtant la victoire à l’impossible Trump.
J’ai hâte d’avoir l’avis de Ron, lui qui arbore un portrait croisé d’Obama et de King dans son salon.

Je sais que ce soir nous jouerons un blues qui commence par…. « I Wake Up this Morning »

« Je me réveille ce matin, comme tous les matins que Dieu fait »

Je me réveille ce matin en espérant surtout que j’en ferais quelque chose de cette matinée, de cette vie, moi-même, ensemble, sans en appeler à quelqu’un d’autre ou à l’au-delà pour y remédier.

Nous nous réveillons ce matin, pour le meilleur ou pour le pire. A nous de choisir.

https://www.youtube.com/watch?v=1yuc4BI5NWU



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Musicien autodidacte né en 1974, Raphaël Imbert poursuit un chemin atypique (...)

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