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Musical Journey in USA round 2



le 7 mai 2011 



Tuskegee, Alabama

 

Par Emmanuel Parent
(photos Emmanuel Parent et Raphaël Imbert)

Sur la route de Athens, Georgia, où nous attends le folkloriste Art Rosenbaum, après avoir traversé des villes historiques du Civil rights movement comme Selma ou Montgomery, nous décidons de faire un arrêt par le Tuskegee Institute. Fondé en 1881 par le leader noir Booker T. Washington, Tuskegee est la première université pour Noirs des États-Unis. Bien que pas mal d’intellectuels et artistes noirs y soient passés (Claude McKay, Ralph Ellison, Albert Murray…), Tuskegee est en réalité surtout connu avoir formé des générations d’agriculteurs, de cultivateurs et de femmes de maison. Il fallait à l’époque concentrer l’énergie de la jeune nation noire sur le travail concret plutôt que sur les réalisations intellectuelles. C’était là l’idéologie du fondateur après la trahison de la Reconstruction (1865-1877). Une polémique opposa d’ailleurs Booker T. Washington à W.E.B. Du Bois en 1895. Du Bois refusait qu’on cantonne l’éducation des Noirs à des tâches uniquement productives, ce qui revenait finalement à respecter la hiérarchie raciale et la suprématie blanche. Washington incarne alors l’aile conservatrice du leadership noir.

Une fois sortis de l’autoroute, nous passons par l’épaisse forêt d’Alabama, avec ses pins hauts de 6 mètres recouverts de lianes épaisses (Wisteria Vine). L’impression rurale domine bien sûr, avec cette ambiance un peu surannée de l’Amérique profonde, cette Southern decadence bien décrite dans la littérature sudiste américaine. Nous ne sommes qu’à quelques heures d’autoroute de New Orleans, mais c’est un tout autre monde qui se donne à voir. En 1933 quand il arrive enfin à Tuskegee, il aura fallu deux années à Ralph Ellison pour obtenir une bourse d’étude qui lui permette de réaliser son rêve : rejoindre la classe de musique du chef d’orchestre William Dawson, qui était alors l’un des musiciens classiques noirs les plus connus nationalement. Après un voyage très dangereux de plusieurs jours par les freight trains en hoboing, il arrive en Alabama blessé à l’œil, le 25 juin 1933.

Le 18 novembre 1963, John Coltrane enregistre pour le label Impulse la pièce Alabama, en hommage aux quatre fillettes tuées deux mois plutôt dans un attentat raciste dans une église — une œuvre sans doute composée à partir d’un sermon de Luther King. Ce qui frappe l’Amérique blanche comme le dernier soubresaut d’un Sud barbare qui n’en finit pas d’agoniser, apparaît pour de nombreux Noirs, après Emmet Till en 1954, l’affaire Faubus en 1957, la tentative d’assassinat de Luther King en 1958, etc., comme l’éternel retour du même, 10 ans après l’arrêt Brown vs. the Board of Education entérinant la fin de la ségrégation, et quinze jours seulement après la marche sur Washington et le « I Have a Dream » (28 août 1963). Comme le remarque Paul Gilroy, l’expérience du caractère formidablement prospère du racisme au XXe siècle, malgré toutes les démonstrations de son inanité scientifique qui ont pu être faites, vient alimenter une défiance assez intuitive des Noirs face à la notion de progrès. L’Alabama est en tous cas un des symboles les plus forts du Sud. Pour les Noirs, l’État est définitivement associé à la terreur raciale. C’est alors assez naturellement qu’Ellison, qui compose ses premiers essais de fiction pendant la Seconde Guerre mondiale, y place l’intrigue d’une de ses nouvelles, « Flying Home » (par ailleurs le titre d’un véritable tube de Lionel Hampton de 1942, avec l’hallucinant solo de sax d’Illinois Jacquet, inspiré d’un riff très alerte de Charlie Christian dans l’orchestre de Benny Goodman enregistré en 1939). Un jeune pilote noir de l’Air Force s’écrase suite à la rencontre malheureuse avec deux corbeaux (Jim crows) dans le champ d’un fermier blanc, un Redneck. Blessé, il attend dans l’angoisse la venue de « l’Homme ». Un vieux Noir proverbial vient alors le secourir et lui conte un Negro tall-tale, une histoire merveilleuse, pour lui redonner le sens de l’humour et des réalités. L’histoire est celle d’un ange noir qui se fait éjecter du paradis par saint Pierre pour avoir mis le bazar en volant partout, trop vite et sans le harnais que doivent porter on ne sait trop pourquoi les anges de race noire : « Ils m’ont amené aux portes du paradis, et ils m’ont filé un parachute avec une carte de l’Alabama. — Le vieil homme ne pouvait presque plus parler tellement il riait. » Après avoir voulu voler : dur retour au pays.


Ellison a toujours dit avoir étouffé dans l’ambiance rurale et industrieuse de Tuskegee. Il abandonnera d’ailleurs ses études avant son diplôme pour rejoindre New York deux ans plus tard. Quand il arrive à Tuskegee, ce n’est pas la littérature qui domine, mais bien l’héritage washingtonien. Le deuxième homme de l’institution était d’ailleurs le chercheur et ingénieur noir George Washington Carver, l’inventeur du beurre de cacahuète et de nombreuses solutions techniques à des problèmes agricoles ou botaniques. Ici, il est révéré comme peut l’être Pasteur en France. Pour les Noirs, son importance semble capitale, comme contributeur afro-américain au génie civil de la Nation.
L’ambiance de Tuskegee a été puissamment décrite par Ralph Ellison dans les premiers chapitres de Invisible Man (voir le prêche halluciné du Reverend Homer Barbee sur l’absurdité et l’endurance), même si le romancier a pris le soin de rester dans le domaine de la fiction surréaliste plus que la description factuelle du Tuskegee des années 1930. Nous en effectuons la visite (musée, statue du fondateur et de l’esclave, la belle Chapel reconstruite en 1956 après un incendie, le cimetière…), accompagné par notre guide spontané, Rahim. C’est un étudiant en architecture qui s’identifie complètement à l’esprit du lieu. Il vient d’Atlanta et arbore sur son polo son appartenance à l’Islam. Rahim nous emmène dans la Chapel reconstruite il y a 50 ans. Seul vestige du lieu de culte original, une verrière monumentale illustre les « Sorrow songs », les Negro spirituals dont Tuskegee fut un lieu de conservation comme à Fisk, notamment sous l’influence de William Dawson.

Puis, nous arrivons aux archives de Tuskegee. Et là, très bonne surprise. Nous ne sommes pas annoncés, mais Dana Chandler, le conservateur, nous reçoit dans son bureau. L’homme est affable, agréable et très vif d’esprit, et nous renseigne très rapidement sur ses archives. Nous cherchons des documents sur Ralph Ellison, et sur les appartenances aux loges et liens maçonniques de Booker T. Washington. Dana nous dit qu’il peut nous montrer des choses qui vont nous intéresser. Il nous invite cependant à revenir après la pause déjeuner.

Nous prenons le repas à l’hôtel du campus où les clients sont habillés très standing. Nous refaisons ensuite le tour des lieux, en essayant d’en respirer les odeurs et les esprits. Nous retournons bientôt voir Dana Chandler. Il commence par nous faire la visite de son fond, très impressionnant : de nombreuses photos témoignant de l’activité dès 1890, des outils d’époques de Carver, le mobilier du fondateur que Dana cache au fond de ses archives en attendant l’inventaire ! Et d’autres perles, comme cet incroyable document sur l’esclavage et l’Underground rail road : un bâton témoin sur lequel était marqué des informations codées pour l’esclave en fuite le transportant. On peut lire sur chaque face du polygone en bois (qui provient en réalité d’un morceau d’armature de tente des armées de l’Union pendant la guerre de sécession) : « His soul is marching on / Presented by / L. C. Homer. » Il a sans doute appartenu à un esclave parti d’ici pendant la guerre civile et retrouvé plusieurs centaines de miles dans une ferme plus au nord, dans l’Iowa.

Plus loin dans ses archives qui semblent sans fond, Dana nous montre avec un sens certain de la dramatisation des graines de cacao dans un sac plastique. Ces graines ont été amenées par le premier étudiant africain de Tuskegee, en 1889. Soit huit ans seulement après la fondation de ce lieu par Washington, avec $2000, deux maisons et une église. Un étudiant du Dahomey avait traversé l’Atlantique pour venir jusqu’ici apprendre la botanique et l’agriculture en Alabama, et avait amené ces précieuses graines depuis l’Afrique pour payer ses frais d’études. Dana est fier de ses collections, et du travail acharné que lui et ses 6 ou 7 collaborateurs (dont une mamie noire bénévole) mènent depuis quelques années.

Ils ont sorti du chaos cette masse incroyable de documents sur l’histoire noire en Amérique. Ils veulent que cela se sache et que cela serve. Nous passons deux heures dans la salle de travail, trois ou quatre assistants se relaient pour répondre à nos questions et ramènent tour à tour photos, vieux registres, dossiers sur des élèves. La vieille femme noire qui est bénévole me prévient : « Things are never the way we are looking for in the archives. » Elle croise plusieurs sources pour retrouver le nom des professeurs d’Ellison dans les années 1930. Raphaël met la main sur des documents recherchés et étonnants, notamment dans la correspondance de Washington. Il découvre au passage l’existence d’une nouvelle fraternité noire (ND Raphaël Imbert : il s’agit de la United Brotherhood of True Reformers, créé par William Washington Brown en Virginie en 1881. La correspondance conservée à Tuskegee entre le responsable de l’UOTR et Booker T. Washington, dans le cadre de la commission des douze, démontre les liens de fraternité qui existaient entre eux et leur soucis de travailler ensemble au développement de l’émancipation des populations noires).
Les liens nationaux et internationaux de Tuskegee ont fait de ce lieu un endroit tout sauf enclavé, malgré les apparences de ce Sud rural des années Jim Crow. Ellison en a parlé dans plusieurs essais (notamment dans « The Little Man at Chehaw Station ») et a montré que Tuskegee était finalement intimement lié à New York, Paris et Londres, par de multiples réseaux. Il y avait lu Marx, Freud, Thomas S. Eliot, entendu l’orchestre de Duke Ellington et rencontré Alain Locke, l’un des artisans et théoriciens de la Negro Renaissance de Harlem dans les années 1920. Ellison y avait pris des cours de piano avec Hazel Harrison, qui avait elle-même été l’élève de Prokofiev à Berlin. Il était enfin venu suivre l’enseignement d’un compositeur et chef d’orchestre noir prestigieux, William L. Dawson, dont les archives de Tuskegee University ont retrouvé un très beau portrait des années 1930.

Les archivistes me montrent également une photo inédite d’Ellison, lorsqu’il était revenu en 1963 à Tuskegee pour une récompense honoris causa. Ils m’en proposent un beau tirage photo, que j’utiliserai quelques jours plus tard comme illustration, lors du bouclage du dernier numéro de Volume ! que je pilote à distance entre deux aires d’autoroute ! Le numéro s’appellera « Peut-on parler de musique noire ? ». Je suis heureux de ramener ce petit trésor des archives de Tuskegee. On y voit une jeune étudiante ravie de parler à un romancier célèbre. Ellison avait quitté l’université pour New York, 30 ans plus tôt, en 1936.

(Quelques jours plus tard, la région devait subir l’une de ses pires catastrophes naturelles, une tornade qui fera près de 300 morts plus au nord, à Tuscaloosa. Rien n’est plus hostile que cette région qui vient sans cesse rappeler à ces habitants le statut précaire de leur situation.)



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Musicien autodidacte né en 1974, Raphaël Imbert poursuit un chemin atypique (...)

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