Raphaël Imbert

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Musical journey in USA



le 1er juillet 2010 



Day # 16-17 “Louisiana”

 

Lakeview

Day # 16-17 “Louisiana”

Je me réveille chez Art, au milieu des bois de Géorgie chargés de lucioles qui donnent aux alentours des airs de “comédie érotique d’une nuit d’été” de Woody Allen, certain d’avoir fait le bon choix : ce matin, je pars direction la Louisiane et ferait en une journée le trajet que j’avais fait en plusieurs. 11 heures de route en pleine chaleur, étape à Bâton Rouge, épuisé, pour atteindre Eunice, le coeur de la Louisiane française et des plaines cajuns. Je n’y ai pas plus de contacts qu’à Nashville ou Memphis, que j’ai décidé d’éviter, mais la Louisiane m’appelle, et les expériences de la Nouvelle Orleans m’ont laisser entrevoir des opportunités rares de rencontres. La musique Cajun m’est a peu près inconnue, et pourtant quelque chose m’attire dans ce genre musical, au delà des réminiscences françaises qui ne sont peut être que fantasmes. On traverse effectivement des villes et des lieux-dits bien français, mais tout respire l’Amérique, et aucunes paroles françaises ne se laissent entendre dans les lieux publics. L’histoire Cajun quant à elle m’interpelle. Déporté par les anglais, errants du “nouveau monde”, les Cajuns s’installeront au final dans les marais étouffants de Louisiane, et tisseront des liens étroits avec les esclaves africains et les “natives americans” de la région. Leur musique, véritable carte d’identité de la culture cajun, représente sans doute l’une des premières réussites de melting-pot musical de la Louisiane, qui allait en appeler bien d’autres, et l’on connait l’influence du Zydeco, pendant noir de la musique cajun, sur le Rock n’ Roll et le R&B des années cinquante.
La région a des airs de Camargue, vous remplacerez simplement les flamants roses par les ibis noirs, et les grenouilles par les alligators. Les moustiques, eux, sont toujours là ! J’ai entendu parler de la fameuse jam-session cajun du samedi matin chez Marc Savoy, célèbre fabricant d’accordéon et musicien accompli, je suppose que cela pourrait être un bon point de départ pour ma rencontre avec la musique cajun. Je le rencontre la veille, dans son magasin de musique, il me parle dans un français impeccable et me demande : “tu viens au spectacle demain ?”. Bien sur ! Au mur, des pancartes écrites à la main par Marc lui-même représentent le militantisme du personnage face à l’irrésistible érosion de la culture cajun francophone face à l’américanisation outrancière de la jeunesse. musiques populaires contre musiques commerciales, marché contre mémoire, tradition contre mondialisation, langue régionale contre langue officielle. Je me sens d’un coup en terrain presque familier, dans une situation que l’on peut connaître en France lorsque l’on travaille dans les milieux traditionnels occitans, corses, basques ou bretons. Mais ce combat n’est-il pas finalement le combat de tous les musiciens et artistes que j’ai rencontré jusque là ?

Je profite du temps qu’il reste pour visiter Eunice, qui ne se distingue d’autres villes américaines aux immenses esplanades routières et commerciales que par un petit mais magnifique centre ville ancien qui raconte l’arrivée des Cajuns francophones dans cette plaine marécageuse. Un “Cajun music Hall of Fame” offre sa visite à qui veut pousser la porte, dans une minuscule maison d’époque. Une pièce seulement mais jonchée d’instruments et de documents assez intéressants, avec au mur les portraits des grands de la musique Cajun (accordéonistes, violonistes, guitaristes, chanteurs, batteurs, aucuns cuivres ni saxophones évidemment !). Le premier historiquement est un noir créole, Amédé Ardoin, qui enregistra un des premiers disques de cajun avec Dennis McGee, son compagnon de route, blanc cajun. Ils illustrent tous les deux une certaine perméabilité entre noirs et blancs en pays cajun, car les paysans francophones, mêmes propriétaires d’esclaves, en possédaient généralement peu (de 2 à 4), leur laissaient une certaine liberté d’actions (comme monter à cheval, chose impensable dans les grandes plantations de cotons ou de tabacs) et une place relativement égale dans la structure familiale très organisée de la société cajun. Une veille dame m’accueille, tente de parler français lorsque elle connait ma nationalité “Mes parents et grands-parents le parlait, j’ai un peu perdu la main”. Elle répond à une famille de touriste de Floride qui pose des questions sur le Zydeco et Clifton Chenier, le maitre noir de l’accordéon. “Ici, c’est consacré à la musique cajun, qui n’a rien à voir avec le zydeco, soyons bien d’accord”. Pour la première fois depuis mon voyage, je ressens une manifestation palpable de ségrégation qui me semble contradictoire avec ce qui est raconté ici, et malgré tout contradictoire aussi avec le peu que je connais des deux styles, distincts certes, mais à l’influence réciproque parfaitement connue et indispensable.

Le lendemain, à 9 h pétante comme convenu, je me rends au “Savoy Music Center”, qui commence déjà à recevoir un nombre conséquent de musiciens. Marc me lance immédiatement : “il dort ce sax ou bien ?” Je sors le saxophone donc, je m’assois sur une chaise, ah non, c’est la chaise réservée à la femme d’untel, qui joue du violon. Une quinzaine de musiciens en tout, moitié guitare, un quart violon, le reste accordéon diatonique, un triangle. Tout le monde se connait et visiblement ne connait pas le saxophone. Regards perplexes, voire anxieux, je m’installe où je peux. La musique démarre très vite, très bien. Un accordéoniste au milieu du cercle donne le ton et la dynamique, dans un ordre immuable des solos, qui se révèlent vite être des variations sur le thème chanté. Aucuns signes ni regards pour choisir qui doit faire quoi. J’ai soudain l’impression d’assister à un rite initiatique sans y être convié. La musique est belle, intense, les chants poignants, les niveaux disparates mais la participation sincère, des enfants de six ans viennent gratter du violon pour déjà participer à ce qui représente presque plus une transmission traditionnelle culturelle qu’une manifestation musicale. C’est beau, mais je me sens hors du cercle, je joue simplement quelques tenues durant deux heures sur une musique qui harmoniquement colle à la technique de l’accordéon : deux accords ou trois, progression I-IV-V, sur des tonalités des “strings bands” Ré, Mi, La. Les placements rythmiques et cadences sont quant à eux hallucinants de swing et d’inventivité. Je ne connais pas les thèmes, je ne peux donc “varier” sur eux, et je n’ose pas entreprendre de solos intempestifs, de peur de briser un rituel bien huilé, malgré les encouragements de Marc. Un jeune homme arrive, se met au piano, et entame tout d’un coup des commentaires et des solos façon “stride/rock” de grand niveau. Un autre jeune prend la place cruciale de l’accordéon leader, et sort allègrement des sentiers battus. Au bout d’un quart d’heure, il me lance un regard, le premier depuis deux heures, et me fait comprendre que je peux jouer. C’est quitte ou double, je me lance dans un solo qui joue les réminiscences de ce que j’ai entendu, tout en faisant “le jazzman”, m’attendant à des réactions hostiles. Les cris fusent, les commentaires aussi, mais ce sont des encouragements, des cris de joie. De grands sourires aux visages jusque-là méfiants, plusieurs autres solos et échanges avec des musiciens de grands niveaux, l’ambiance se réchauffe radicalement. On m’avait prévenu, à midi pétante, Marc sonne la fin des hostilités, tout le monde range ses affaires et part déjeuner. A ce moment là, un des anciens qui chantait magnifiquement m’aborde, dans un français impeccable qui semble ne pas avoir bouger depuis des siècles : “Mais pourquoi donc t’as attendu la fin pour jouer comme ça ? Pour une fois qu’on a un saxophoniste qui connait notre musique !”. Je lui explique que c’est la première fois que je joue du Cajun, il est sceptique. Le jeune accordéoniste vient me parler, en anglais : “Je sentais qu’il fallait te mettre en selle, et je le regrette pas”. Le jeune pianiste, qui n’est autre que le fils de Marc, Wilson Savoy, me tend un papier avec une adresse : “On joue ce soir à Lakeview, tu viens avec ton sax, et tu joues avec nous, c’est super”. Le père ferme boutique, je pars vers le centre, heureux du dénouement, mais je m’en veux. Pourquoi d’un coup ai-je cru qu’ici à Eunice, les choses devaient se passer autrement que partout ailleurs dans mon voyage ? Pourquoi les cajuns n’auraient pas le même sens de l’hospitalité musicale que les autres ? Je me sens d’un coup victime de siècle d’analyse musicale européenne. J’imagine un instant un musicologue qui aurait assisté à cette matinée, et aurait évidemment conclu : “ la musique cajun est une musique de tradition orale qui consiste en chant francophone, en harmonie organologique, et en variations thématiques instrumentales autour du thème chanté”. Donc, pas de place à l’improvisation, encore moins à un saxophoniste ignorant et intempestif ! En fait, les variations jouées ce matin par dix violonistes ne sont que le moyen d’apprendre oralement le geste musical pour des musiciens généralement amateurs de niveaux très différents. Aucun problème pour jouer autre chose, certains ne s’en sont pas privés ce matin, et moi aussi, pour mon bonheur et celui des autres. La musique n’a rien de pur. Elle est sale, chaotique, belle, sacré, profane, imprévisible, vulgaire, spirituelle, sensuelle. Je comprends pourquoi j’emmerde les puristes et les puritains avec mes marottes classico-jazz, mes associations textes-sons, mes manies de jouer avec qui j’ai envie quand j’en ai envie. Parfois ça marche, parfois non, mais je suis certain d’une chose, la pureté n’a rien à voir avec la beauté.

Quelques heures plus tard, au Liberty Theater, grandiose théâtre des années vingt où j’assistais à un show radio en français sur la musique cajun avec orchestres live, j’entends un vieux qui s’entête à expliquer à des touristes français qui n’en demandaient pas tant : “Attention ! Faîte bien la différence entre cajun et zydeco, la vrai musique cajun c’est la première, l’autre n’a rien à voir !”. Encore ? Je l’aurai frappé ! Mort aux puristes ! Nous venions d’assister à une heure et demi de musique non-stop, d’abord un groupe “cajun” avec Wilson cette fois-ci au violon (la classe !) puis un groupe “zydeco” (noir donc) dans une scénographie assez étonnante : batterie, washboard et accordéon clavier. Ça gratte, ça suinte, ça groove, c’est tout sauf commercial et consensuel. C’est vrai que le zydeco joue plus de blues, en anglais, que les cajuns “blancs”. Mais franchement, il faut être aveugle, et sourd évidemment, pour ne pas constater le lien et l’interdépendance entre les deux. En tout cas, les musiciens en coulisses se connaissent, se félicitent, s’embrassent, ils n’ont que faire des barrières que les puritains, malgré tout de plus en plus nombreux, érigent entre eux.

J’en aurai la preuve le soir-même à Lakeview. Une grange immense dans un camping, au bord d’un lac. Pas de clim’, des moustiques énormes, de la poussière, de la bière et des lampions. Je me crois projeté un siècle en arrière, sauf le groupe et la sono qui balance rock, country, soul, valse, two-steps, sans aucun complexe. Wilson, le maître de cérémonie, officie cette fois-ci à l’accordéon (décidément !). Ça joue “grave”. Wilson m’annonce, je monte sur scène, et c’est parti ! J’efface en un instant mes atermoiements de la matinée. Un régal ! Les musiciens me parlent en français pour la plupart, ça joue tous les styles, et je m’intègre sans trop de problème au two-step et valse cajun. Ça dure jusqu’à trois heures du matin, et je savoure une nouvelle fois le plaisir de jouer pour faire danser des gens par centaine, des gens qui apprécient et écoute avec le corps. On invite un magnifique accordéoniste noir zydeco, ça a le mérite de faire taire les grincheux. Il explose la lanière de l’accordéon de Wilson, celui ci est bon pour continuer le concert le pied sur une glacière de bière et l’accordéon sur les genoux. J’ai l’impression de tourner un film sur l’Amérique rurale du début du siècle dernier.

L’Amérique des travailleurs de la terre qui s’octroyaient quelques heures de bonheur par semaine au son d’une musique dont ils ne soupçonnaient pas la descendance.



1 Message

  • Musical journey in USA 30 mars 2011 09:17, par Pierre

    Merci pour ce récit. ça donne juste envie de bousculer les gens, les habitudes, la hiérarchie établie et de faire un tour par là-bas. Mais aussi de faire de la musique tout simplement.

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Musicien autodidacte né en 1974, Raphaël Imbert poursuit un chemin atypique (...)

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