Raphaël Imbert

Actualités

     

Textes

     

Extraits

     

Liens

     

Agenda

     
 

Musical Journey in USA round 2



le 30 avril 2011 
 Raphaël Imbert 
 
 IMPROTECH 
 
 USA 
 



# Day 4 « Good News »

 

Par Raphaël Imbert (textes et photos)

Un dimanche pas comme les autres. D’abord c’est Pâques, quelques soient nos opinions religieuses, on ne peut pas renier que ce dimanche représente une journée particulière pour beaucoup d’entre nous. Ensuite, nous ne sommes pas n’importe où, nous nous trouvons dans l’une des rares villes américaines d’ancienne tradition catholique. Autant profiter de cette double situation, et nous rendre, dûment habillé, à l’église St Augustine, à Treme. Nous nous sommes répartis le travail avec Emmanuel, à lui l’église Baptiste près de son quartier, à moi l’église catholique. St Augustine a une place particulière dans l’histoire de la ville et de sa musique. Au commencement du jazz, entre 19ème et 20ème siècle, la plupart des musiciens créoles et afro-américains de la ville étaient catholiques, comme l’atteste le livre de Samuel Charters - Jazz New Orleans (1885-1963) : An Index to the Negro Musicians of New Orleans. De fait, ici à Treme, quartier historique des afro-américains de la ville, St Augustine représente la plus ancienne paroisse catholique afro-américaine des USA, et un lieu de mémoire des musiciens de la ville (Sydney Bechet s’y est fait baptisé, beaucoup d’autres y ont fait leur dernier voyage). J’ai d’autant plus envie de m’y rendre que Carole Dolliole, la chef de chœur, est la femme de Carl Leblanc, le grand guitariste du Preservation Hall orchestra. Aussi, la curiosité de voir la manière dont le rituel catholique, qui m’est un peu plus familier, s’accommode ici d’une musique « jazz » me pousse à en vérifier la pertinence, ayant déjà pu constater la frilosité des autorités ecclésiastiques compétentes lors de mes concerts « Bach Coltrane » en France. Une marche dans Treme un dimanche ensoleillé est une méditation en soit. Les couleurs franches des maisons contrastent avec le calme de la rue, et la vue de cette église en bois old-fashionned au milieu des maisons arc-en-ciel n’étonne pas le promeneur, peut être pourra-t-il même se recueillir sur la tombe de l’esclave inconnu qui la jouxte. On est, comme toujours, accueilli très cordialement, avec ce service d’accueil impressionnant qui vous met entre les mains les livres qui vous serviront à chanter durant l’office. L’assistance est mixte, sur le banc où je m’installe il y a déjà quelques français égarés (la cathédrale St Louis étant complète, ils sont naturellement venus ici, sans visiblement connaître l’endroit et son histoire). Je ferai plus tard connaissance avec une autre française habitant depuis trente ans ici et qui a fait de St Augustine sa paroisse de référence. Dans le chœur, piano et orgue, batterie, et la chorale, de dimension modeste, si on les compare à certaines baptistes, qui affiche également une mixité propre au quartier et à son histoire.

J’ai plus à cœur désormais d’exprimer un sentiment d’ordre général que d’entrer dans les détails d’un moment qui ne saurait éviter les clichés de circonstances : beauté de la musique, chaleur des voix, réactions en réponse de l’assistance, etc… La vrai nouveauté pour moi est d’observer la manière dont le rituel catholique conserve une certaine solennité tout en s’associant parfaitement aux obligations du chant religieux afro-américain. Il est même étonnant de constater la même ambivalence au sein de l’assistance, qui affiche une similaire gravité d’apparence tout en répondant par injonction (les mêmes qu’Emmanuel décrit dans son post sur les baptistes) au prêche du prêtre qui commence à peu près en ces termes : « J’ai une bonne nouvelle pour vous, pas une nouvelle de CNN, pas une nouvelle de HBO (référence à la série Treme), pas une nouvelle du gouvernement fédéral, non, une nouvelle inattendue, une nouvelle hors des sentiers battus : Jésus est ressuscité ». Applaudissements à tout rompre, cris dans la foule, c’est parti. À certains moments du prêche, Carole improvise au piano des passages aux accents ellingtoniens pour en souligner l’émotion. Elle dirige remarquablement son orchestre, qui joue et chante avec un seul micro pour solistes en profitant pleinement des capacités acoustiques du lieu. Certains solistes se passent même de micro, jouant avec sa présence, et l’une des femmes du chœur réussit la prouesse de tenir acoustiquement de longues notes surharmoniques au dessus de l’ensemble, avant de s’asseoir épuisée, soutenue par quelques membres du chœur. Il est surprenant donc de voir alors à l’œuvre la théâtralisation d’une transe attendue dans le contexte culturel de l’Amérique noire, tout en observant à côté les pompes de la liturgie catholique qui continue invariablement son office. Un soliste retiendra mon attention, un chanteur âgé qui chante un vieux spiritual en ternaire alors que le reste de l’ensemble joue binaire. Un swing presque antillais pour un dimanche de Pâques hors du commun. Malgré tout, nous sommes en Amérique, certains passages du rituel sont mis en scène de manière spectaculaire, le geste de paix durant une bonne dizaine de minute, certains n’hésitant pas à saluer toute l’assistance, après de longues minutes passées main dans la main à prier. Je n’ai en rien boudé mon plaisir en ce dimanche de Pâques, laissant allègrement l’émotion me submerger, et ressentir les besoins d’une communion qui ne doit rien à une croyance quelconque.

C’est ainsi que je quitte Treme, le cœur rempli de joie, l’âme sinon sauvée mais en tout cas revigorée. Je dois désormais rejoindre Emmanuel au second line près du Garden District. Mais la chaleur accablante, la fatigue encore perceptible du jet-lag, des longs moments à attendre le street car me décourage de retrouver cette parade qui, selon Emmanuel, est déjà bien entamée. Je me rends au Music Factory, l’immense magasin de disque où vous trouverez absolument tout ce qui concerne la vie musicale de cette ville. Aurais-je oublié que New Orleans sait réserver les meilleures surprises à ses promeneurs les plus assidus ? Je me rappelle d’ailleurs le moment incroyable que j’avais vécu la veille dans ce même magasin. Ici, sur une minuscule scène, Big Chief Juan Pardo et ses Golden Commanches, assuraient la promotion de leur nouvel album - édité et gravé à compte d’auteur - avec force percussions et un brass band au complet qui se forge tant bien que mal un passage au milieu des rayons de disques. La tribu de Big Chief Juan Pardo est l’une des 38 tribus de la ville qui représentent la grande tradition des Mardi Gras Indians, ces sociétés de parades au rituel et à la hiérarchie imposante, qui sont censés représenter une certaine affiliation entre communautés natives et afro-américaines depuis les plus sombres moments de la ségrégation. Le rythme est implacable, sans cymbale, juste des peaux et des tambourins, en une sorte de pow-wow funk qui supporte les calls & response entre le Big Chief et ses acolytes. Après leur set, je discute un peu avec le Chief, et aussi avec le trompettiste, qui n’est autre qu’un des membres actifs des Stooges que j’avais vu au HiHo Lounge, et que Emmanuel entendra à nouveau lors de la second line du dimanche après-midi, organisée uptown par les Pigeons Steppers. La journée continua au Music Factory, puisque c’était maintenant au tour d’un duo guitare gipsy swing de donner l’aubade aux clients du lieu. Je mentirais en disant qu’il est facile pour eux de passer juste après les Golden Commanches ! Mais le son est excellent et le swing aussi, rappelant qu’ici, comme chez les bluegrassmen des Appalaches, Django est un membre incontesté du panthéon musical américain. Je me promets d’en reparler avec Patrick Williams, il y a là un sujet d’étude original.

Mais il est temps de revenir à dimanche et de rejoindre Frenchmen Street, je sais que les Palmetto Bug Stompers jouent au DBA, sans doute l’un des meilleurs groupes de jazz traditionnel de la ville. En route, je suis appelé au loin par la rumeur d’une foule amassée le long de Bourbon Street. Une parade qui a du mal à se frayer un chemin dans les rues étroites du French Quarter. Ambiance house music, le jeu étant d’éviter les colliers de perles et les œufs en plastique lancés par des Drag Queens perchées sur des chars kitchissimes ! C’est la parade de la communauté gay de New Orleans, et les habitants ont installé les chaises sur les balcons comme pour n’importe quelle autre parade !

Je pense avoir vécu en quelques heures toutes les manières imaginables de fêter Pâques dans cette ville ! Au sein de la parade, des brass bands diffusent la grande tradition de la musique de rue, tradition et modernité, funk et jazz, tuxedo et fairies Queens ! (à écouter, mon traveling sonore enregistré durant cette parade, sur la même adresse). Et jusqu’à Frenchmen Street, on ne sera donc pas étonné de voir un autre Brass Band joué dans la rue, reconstituant une second line, avec un jeune grand marshall autoproclamé « Mr Groove » et une babydoll, les deux dansant suggestivement pour un public qui rentre vite dans la danse.

Au DBA, avant les Palmetto Bug Stompers, il y a des leçons de danse swing. Ainsi, durant cette période faste de la vie néo-orléanaise, la danse reprend tous ces droits, dans la rue, les clubs, les parades, les églises même. C’est une dimension qui m’avait échappé durant mon précédent voyage, d’une part, comme je l’ai déjà dit, juin était une période calme, propice au dialogue musicale, mais peut être moins à la fonction musical pour la danse. D’autre part, j’avais eu l’impression que les musiciens avaient plus de faciliter de s’afficher en tant que musiciens « purs » durant les rencontres et entretiens, laissant de côté cette dimension dansée. Marc Chemillier et Jean Jamin avaient noté cette ambiguïté due à l’absence de danse dans les rapports sur mon premier voyage, et je pense qu’avec Emmanuel nous reviendrons avec beaucoup plus de matière à ce sujet.
D’ailleurs, les danseurs apprentis du DBA restent pour les Palmetto après leur leçon. Au loin, je vois arriver le tubiste de la parade de Bourbon Street, en sueur et visiblement épuisé, qui range son tuba dans sa voiture et sort un trombone, pour se diriger vers le club. Ce n’est autre que Paul Roberston, le tromboniste des Palmettos, qui assure aujourd’hui parade et club ! Quelle journée ! J’ai un faible pour ce jeune musicien, qui peut souffler tout ces poumons durant la parade, et caresser les notes de son trombone le plus délicatement possible pour faire danser l’assistance. Avec Sunpie, nous avions discuté de cette propension des jeunes brass bands funky à ne faire aucune différence entre la rue et le club, et jouer dans des lieux fermés à un volume disproportionné. Pour lui, cela illustre une manière d’ignorance musicale de certains jeunes aujourd’hui, qu’il essaye de son côté de régler par son programme d’éducation musicale du National Park. Pour Paul Roberston, rien de tel, il connaît la manière forte de la rue, et l’art de laisser entendre, comme le disait Fletcher Henderson, le bruit des pas des danseurs sur la piste. Les palmettos jouent assis, comme beaucoup d’orchestres ici, et l’on commence à comprendre pourquoi quand on voit leur emploi du temps. Ils sont au service du swing et de la danse, et malgré le niveau excellent en la matière des autres orchestres, je ne leur connais pas beaucoup de concurrents à leur hauteur. Bruce, le clarinettiste, me dit que c’est peut être dû au curriculum de l’orchestre : mixte mais quasiment que des originaires de la ville. Je ne sais pas si je peux le suivre dans cette explication génético-géographique, mais il est vrai que les nombreux orchestres de jazz traditionnel de la ville sont à l’initiative de musiciens passionnés venus parfois de très loin pour jouer dans le lieu des origines. Je lui explique les raisons de ma présence, et que je jouerai au ChazFest où ils se produisent aussi. Il me répond que ça tombe bien, car il jouera aussi avec son orchestre qui reprend le répertoire rock typique de la Nouvelle Orleans « avant que les Beatles ne changent la donne ! ». Les autres musiciens m’ont oublié depuis l’année dernière, je ne leur en veux pas, évidemment, mais mon ego en prend un coup, tant mieux. Ils m’invitent malgré tout à « s’asseoir avec eux » (« sit in » est l’expression consacrée pour le bœuf ) et visiblement cela suffit à Bruce pour me présenter le patron pour voir avec lui les possibilités de filmer les Palmetto lors de notre retour.

En sortant, je rejoins Sarah Quintana qui est dans les parages. Mais l’ambiance n’est plus à la fête. Bagarres de rue, pochtrons qui finissent mal leur soirée, il est temps de rentrer. Pourtant, passant devant le Snug Harbor, je vois à l’affiche le trompettiste de John Boutté, Wendell Brunious, qui joue sous son nom. C’est la fin du set, je passe sans payer au comptoir de ce club pourtant de standing plus « élevé ». J’arrive au bon moment, après une sublime version de « I Remember Clifford », il invite quelques amis à le rejoindre, et me voyant, me lance l’invitation. Je me retrouve sur la scène de ce lieu mythique, à jouer un bon vieux morceau de Mardi Gras avec les maîtres du genre ! Un jeune lion de la trompette fait sensation, Mario Abney. Wendell lui prodigue conseils et encouragements, tout en se renseignant précisément sur sa trompette. Mario semble apprécier ce moment de transmission et de surveillance de la concurrence !

Cela fait longtemps que je comptais rentrer me reposer, mais d’un saut de puce à l’autre, les échos de Frenchmen Street m’appellent à chaque pas. Au Spotted Cat, en face, le son qui sort en cette fin de soirée est pour le moins inhabituel. Les danseurs de swing ont fait place à une audience jeune et nombreuse, et les musiciens jouent un free rock jazz expérimental totalement délirant. Au milieu, un jeune sax alto, lunette d’intello et street wear, utilise intelligemment un EWI, sax midi, pour des improvisations spatiales dignes du dernier Sun Ra. Un beau cas pour IMPROTECH ! À nouveau, les contacts sont pris, rendez-vous à notre retour. Demain nous partons pour la Géorgie, pour revoir notre ami Art Rosenbaum qui nous a concocté un programme d’enfer. Mais, quoiqu’il arrive, je ne risque pas de l’oublier, ce dimanche de Pâques à New Orleans !



Répondre à cet article


 

Mots clés






 

Extraits





Sixtine Group
Tango Triste (R. Imbert)
achat





Contact




Raphaël Imbert
Musicien autodidacte né en 1974, Raphaël Imbert poursuit un chemin atypique (...)

Retrouvez Raphaël Imbert

sur facebook

sur reverbnation

sur twitter



Abonnez vous

Suivre la vie du site à l'actualité

à l'agenda



 




espace